nd Les flammes, la stupeur et l’effroi. Une cathédrale brûle et des larmes coulent. Mais pourquoi le patrimoine et sa disparition nous émeuvent-ils autant ? Éléments de réponse avec la sociologue Nathalie Heinich.

La Vie des Idées : Pourquoi la destruction d’un monument déclenche-t-elle des émotions aussi vives ?

Nathalie Heinich : Ce qui se passe avec l’incendie de Notre-Dame relève typiquement de ce que l’anthropologue Daniel Fabre avait nommé une « émotion patrimoniale » – thème qu’il avait choisi pour fédérer, à la fin des années 1990, une équipe de chercheurs réunis au sein du laboratoire qu’il avait créé (le Lahic – Laboratoire d’anthropologie et d’histoire sur l’institution de la culture). Il s’agissait de travailler collectivement à partir d’une série de cas de mobilisations populaires en faveur d’un patrimoine considéré comme menacé, soit par des projets de modernisation des abords (cas de l’église Saint-André à Carcassonne), soit par des destructions accidentelles (cas du Parlement de Bretagne en 1994, du château de Lunéville en 2003 ou des arbres du parc de Versailles après la tempête de 1999). Comment, pourquoi, avec quels acteurs et quelles ressources, selon quelle temporalité se déploient ces manifestations d’émotion collective, qui relèvent des mobilisations publiques étudiées dans d’autres domaines par les sociologues ?

Ce qui est spécifique de l’émotion patrimoniale c’est, bien sûr, qu’elle se produit à propos d’un édifice ou d’un objet considéré comme faisant partie du patrimoine commun, c’est-à-dire de cette catégorie d’objets que, selon l’anthropologue Maurice Godelier, une communauté se doit de conserver pour les transmettre, et qu’il est donc interdit de donner ou d’échanger. Ce statut patrimonial résulte de l’attribution d’une valeur exceptionnelle, manifestée non par l’octroi d’un prix élevé, mais par des jugements de valeur (« magnifique », « monumental », « sublime », etc.) et, surtout, par des attachements, exprimés soit par des mots soit par des attitudes (le silence, l’immobilité, le recueillement, l’observation admirative) ou des expressions corporelles (exclamations, larmes, etc.). Même les chercheurs spécialisés que j’ai observés au travail ne peuvent s’empêcher, par moments, de s’émouvoir devant leurs objets, en dépit du haut degré de détachement, de rationalisation, de distance analytique qu’exige leur étude scientifique. C’est que l’émotion est, très souvent, la réponse physiologique au sentiment d’une valeur ou, plus encore, de sa transgression : ainsi la preuve du patrimoine est, pourrait-on dire, qu’on en est ému.

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