prop Le capitalisme et la démocratie semblaient, il y a encore quelques années, faire bon ménage. Mais le divorce est consommé, analyse Jean-Fabien Spitz : le marché se porte bien, les régimes autoritaires fleurissent et le désintérêt pour les droits des individus ne cesse de grandir.

À l’occasion du bicentenaire de la Révolution française et de la chute du mur de Berlin, François Furet et bien d’autres célébraient les noces éternelles du capitalisme et des droits de l’homme. Trente ans après, les époux sont au bord du divorce : des partis racistes et xénophobes sont aux portes du pouvoir ou les ont déjà franchies dans plusieurs pays de l’Union européenne, la Turquie connaît une dérive autoritaire qui bafoue les libertés fondamentales, le Royaume-Uni est saisi d’une fièvre de repli et de rejet des étrangers, les États-Unis enfin, la plus ancienne démocratie du monde, ont porté à la présidence un homme que le racisme n’effraye pas et qui semble prêt à faire toutes les entorses possibles aux principes écrits et non écrits d’une constitution destinée à protéger les libertés individuelles de l’ensemble des citoyens. Le capitalisme se porte mieux que jamais et jamais le marché n’a étendu son emprise aussi loin ni annexé autant de secteurs de l’existence humaine, mais cette extension sans précédent ne profite ni aux droits de l’homme ni aux principes du libéralisme, qui font l’objet aujourd’hui d’un scepticisme de plus en plus avéré.

La déconsolidation démocratique

Plus grave encore, les politologues Yasha Mounk et Roberto Stefan Foa ont montré qu’une bonne partie des habitants des pays riches étaient affectés par une « déconnexion » vis-à-vis des valeurs de la démocratie, et que cet éloignement ou cette indifférence conduisait à une « déconsolidation » de cette dernière. Interrogés sur la valeur du régime démocratique, les citoyens de ces pays — en particulier les plus jeunes — se montrent de moins en moins attachés à cette forme de gouvernement politique et de plus en plus tentés par diverses formes de radicalité. Si l’importance de l’élection des gouvernants conserve encore une partie de sa valeur, les composantes libérales de la démocratie, notamment le respect pour les droits individuels et la nécessité de conduire les changements politiques dans les formes institutionnelles prévues, semblent faire l’objet d’une désaffection ou en tout cas d’un moindre soutien que dans les années 1950 et 1960. Quant à l’engagement et à la pratique des droits politiques, ils ne sont plus perçus comme des éléments essentiels d’une vie démocratique et le désintérêt qu’ils inspirent ne semble pas comblé par l’attraction de formes nouvelles et non conventionnelles de participation civique.

Enfin, le recours à des solutions autoritaires pour trancher les problèmes les plus pressants ne fait plus l’objet d’un rejet aussi systématique. 24 % des citoyens des États-Unis — tous âges confondus — déclarent par exemple qu’il serait bon pour leur pays d’avoir un dirigeant fort (a strong leader) qui n’aurait à se préoccuper ni du Congrès ni des élections, tandis qu’une proportion plus élevée encore pense que ce serait une bonne chose de confier la gestion des problèmes les plus complexes à des experts. Aux États-Unis, des propositions comme celle qui vise à repousser les élections à une date plus tardive pour permettre de constituer des listes électorales fiables excluant toute possibilité de vote pour les non-citoyens ne paraissent pas scandaleuses, pas plus que des attitudes qui, naguère, auraient profondément heurté les règles non écrites du jeu politique, par exemple celle de la majorité républicaine du Congrès refusant purement et simplement d’examiner la nomination à la Cour suprême de la personnalité pressentie par Barack Obama à la fin de son mandat pour remplacer le juge Scalia.

Voir l'analyse de Jean-Fabien Spitz, professeur émérite de philosophie politique à l’Université Paris 1