parcours La plateforme Parcoursup régule désormais l’orientation vers les études supérieures. Loin d’être uniforme, ce dispositif va produire des effets d’exclusion sur les publics les plus sensibles aux verdicts scolaires : les filles, et plus encore celles issues de milieux populaires.

La loi relative à l’Orientation et la Réussite des Étudiants (ORE) repose sur le présupposé fort selon lequel les bacheliers s’orientent de manière inconsidérée vers l’université, en particulier les bacheliers des séries technologiques et professionnelles. En réalité, ces derniers sont nettement minoritaires à l’université, mais, partant de ce constat, la loi ORE impose un certain nombre de mesures dont l’objectif n’est pas — contrairement à ce que son nom affiche — la réussite des étudiants, mais le détournement de certains candidats de l’université. Cette politique de gestion des flux repose sur la sélection (ou le tri) des candidatures à l’entrée de l’enseignement supérieur, qui doit s’effectuer au sein des établissements. Les bacheliers sont également soumis à des dispositifs visant à modérer leurs aspirations en les incitant à l’autocensure (voir encadré "Un dispositif d’auto-sélection"). Dans un rapport, rédigé en 2007 par des spécialistes pour le Haut conseil de l’éducation (HCE) dont la mission est de formuler des propositions à la demande du ministère, on trouve déjà les soubassements de la réforme :

"Si l’orientation ne peut rester qu’indicative (sauf à changer le cadre légal), on peut envisager de dissuader les bacheliers qui ne suivraient pas les choix conseillés ou de les inciter à les suivre : imposer un module supplémentaire (de culture générale ou d’expression ?) aux bacheliers professionnels qui s’orienteraient néanmoins vers l’Université, accorder une bourse spécifique aux bacheliers brillants qui renonceraient à des études courtes pour choisir l’université, etc. On peut aussi noter qu’une manière d’inciter les jeunes à des choix d’orientation réfléchis serait de rendre plus coûteuses les études supérieures (avec une contrepartie sous forme de bourses plus conséquentes pour les moins favorisés), mais cette piste semble aujourd’hui socialement inacceptable".

Dans ce contexte, pourquoi s’intéresser aux filles et en particulier aux filles de milieux populaires ? Minoritaires dans les établissements d’enseignement supérieur au début du XXe siècle, les filles représentaient 55,1 % des étudiants en 2016. Dans le même temps, l’enseignement supérieur accueille de plus en plus d’étudiants de milieu populaire, de bacheliers technologiques et professionnels, et cette démocratisation se fait, en premier lieu, dans les Sections de techniciens supérieurs (STS) et à l’université (Poullaouec, 2004 ; Beaud et Millet, 2018). Toutefois, au sein des classes populaires, les garçons s’orientent encore (ou sont orientés) massivement vers l’enseignement professionnel court (CAP, BEP) dès le collège (Palheta, 2012 ; Depoilly, 2014), et entreprennent en conséquence moins que les filles des études supérieures. Ainsi, la démocratisation de l’enseignement supérieur repose en grande partie sur l’essor de la scolarisation féminine, mouvement que C. Baudelot et R. Establet qualifient de révolution silencieuse (2005). Non contente de perpétuer la mise à l’écart des garçons des classes populaires, majoritairement orientés vers les filières professionnelles de l’enseignement supérieur, la loi ORE risque également, comme nous allons le montrer, de fragiliser l’accès des filles — et notamment des milieux populaires — à l’enseignement supérieur. En cela, elle pourrait ainsi remettre en cause cette dynamique de démocratisation de l’enseignement supérieur.

Voir l'analyse de Fanny Bugeja-Bloch, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Paris Nanterre