eliasAvec l’affaire Weinstein, on a beaucoup débattu des pulsions sexuelles masculines. La sociologie de Norbert Elias s’avère une ressource précieuse pour comprendre ce moment déjà historique, par-delà l’opposition médiatique entre liberté d’importuner et devoir moral de balancer les porcs.

En octobre 2017, éclate « l’affaire Weinstein » : le producteur, figure incontournable du cinéma hollywoodien, est accusé de harcèlement sexuel par de nombreuses actrices. Dans la foulée, des milliers de femmes témoignent avoir été victimes de violences de la part des hommes. Par le biais des réseaux sociaux et des hashtags #MeToo et #balancetonporc, ce mouvement de libération de la parole prend une importance considérable. Le 9 janvier 2018, une tribune publiée dans Le Monde et signée par 100 femmes, dont Catherine Deneuve, jette un pavé dans la mare. Les signataires y défendent « la liberté d’importuner » comme condition de la liberté sexuelle et dénoncent le retour d’un ordre moral fondé, à l’instar de l’institution du mariage, sur le consentement explicite. D’autres voix s’élèvent contre le retour d’une forme de censure, de nature inédite, sur les productions artistiques. Les prises de parole critiques vis-à-vis des mouvements #MeToo et #balancetonporc sont alors à des degrés divers accusées de vouloir museler une parole qui venait enfin de se libérer et de faire le jeu de la domination masculine.

La sociologie de Norbert Elias (Wrocław 1897, Amsterdam 1990) n’a pas, à notre connaissance, été mobilisée pour éclairer les événements et les controverses qui ont marqué ces derniers mois. Elle permet pourtant de renouveler les coordonnées du débat en reliant, sans les confondre, la question de l’évolution des inégalités entre les hommes et les femmes et ce qu’Elias appelle la « civilisation des mœurs ». Celle-ci désigne un raffinement progressif et généralisé des conduites reposant sur un certain niveau de répression des affects et des pulsions, notamment agressives. D’abord imposé par des conditions sociales particulières, ce contrôle s’intérioriserait ensuite jusqu’à devenir inconscient. Extérioriser ou refouler sa violence dépend alors de ce qu’on s’autorise ou pas selon la position qu’on occupe dans une configuration sociale toujours caractérisée par des rapports plus ou moins inégaux de dépendance réciproque entre les individus et les groupes qu’ils forment. Elias insiste ainsi sur la centralité des relations de pouvoir et sur la nécessité de les situer historiquement, car il est évident que les rapports entre les groupes évoluent. Il indique enfin que le « relâchement maîtrisé » des contraintes — auquel renvoient la libération sexuelle et les manières d’exprimer celle-ci — présuppose un haut degré d’autocontrôle et de maîtrise. Autant qu’un progrès (vers plus d’égalité) et plutôt qu’une régression (vers un ordre moral répressif), le mouvement #MeToo et ses suites attesteraient la fragilité de codes normatifs qui ont encore besoin d’être réaffirmés.

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Voir l'analyse de Florence Delmotte, docteure en sciences politiques et sociales de l’Université libre de Bruxelles