néo Le néolibéralisme est souvent considéré comme une simple idéologie gestionnaire, dont les effets se feraient sentir surtout sur la sphère économique. Il n’en est rien, selon Wendy Brown : le néolibéralisme est une révolution anthropologique majeure, qui change notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au commun.

Tout est dit dans le sous-titre de cet ouvrage brillant sur le néolibéralisme : une « révolution furtive ». Une « révolution » tout d’abord : on a l’habitude de considérer le néolibéralisme comme une idéologie gestionnaire et managériale, cantonnée à la sphère économique. Or, dans la lignée de travaux désormais classiques en sciences sociales (Weber, Polanyi, Dardot & Laval), Wendy Brown, professeure de sciences politiques à Berkeley et spécialiste de Marx et Foucault, montre que cette représentation relève de l’image d’Épinal. Transformation significative du capitalisme avancé, le néolibéralisme est une révolution anthropologique globale en Occident : un bouleversement majeur dans notre rapport au monde. Qui plus est, c’est une révolution « furtive » (stealth) : une révolution agissant à l’insu de ses acteurs, de ses « couches porteuses » aurait dit Weber. Ses effets iraient bien au-delà de la gestion des choses ou des rapports aux choses, mais toucheraient le cœur même de notre modernité politique : la conquête de la démocratie.

Le constat qui ouvre ce livre de théorie politique est son interrogation fondamentale :

L’histoire du XXe siècle est riche en paradoxes politiques, mais il n’en fut peut-être pas de plus remarquable que celui-ci : à la fin de la Guerre froide, alors que les commentateurs et les experts annonçaient le triomphe planétaire de la démocratie, une forme inédite de rationalité gouvernementale fut déployée dans le monde euro-atlantique et entama la déstructuration conceptuelle et l’évidement des pratiques et des institutions de la démocratie. (p. 9)

C’est le sens même de la démocratie, tant libéral que radical, tant procédural qu’utopique, qui s’est perdu avec le néolibéralisme : pourquoi ? C’est que sa rationalité économique, qui enjoint chacun à devenir l’entrepreneur de soi-même, s’est transformée en « gouvernementalité », en un ensemble de techniques, pratiques et valeurs du pouvoir omniprésentes dans nos sociétés. Ce sont elles qui ont, peu à peu, remplacé la démocratie. Cela montre, au passage, qu’elle n’est pas un acquis permanent, un trait naturel de nos sociétés modernes : « L’auto-gouvernement démocratique doit être consciemment valorisé, cultivé et entretenu par un peuple soucieux de le pratiquer, et […] il doit résister à la quantité de forces économiques, sociales et politiques qui menacent de le déformer et de le déborder » (p. 11).

Voir l'analyse de Federico Tarragoni, agrégé de sciences économiques et sociales, et maître de conférences en sociologie.