l'esprit La science repose sur une conception matérialiste de la nature qu’elle est inapte à justifier. Même les neurosciences ne peuvent rendre compte de la vie de l’esprit en invoquant la seule matière. Thomas Nagel en appelle à un changement radical dans notre manière de concevoir la rationalité.

Il n’est pas si fréquent qu’un livre de philosophie soit l’objet d’un débat dans des revues de large diffusion, des journaux quotidiens aux États-Unis (et leurs sites internet). Tel fut le cas pour L’esprit et le cosmos de T. Nagel, lors de sa parution, en 2012, chez Oxford University Press. Certes, T. Nagel est l’un des plus importants philosophes américains contemporains, professeur à l’Université de New York – plusieurs de ses livres sont traduits dans de nombreuses langues, dont le français. Mais c’est surtout que, dans son dernier ouvrage, il conteste le bien-fondé de ce qu’il appelle une « Weltanschauung naturaliste » (p. 10). Si le terme allemand utilisé signifie « vision du monde », n’est-il pas aussi possible de le traduire par « idéologie » ? Elle consiste à penser que les sciences de la nature constituent l’horizon de toute explication correcte, c’est-à-dire scientifique, du monde. Elles se sont constituées au moment de la révolution scientifique au XVIIe siècle et avec la théorie darwinienne de l’évolution au XIXe siècle. Être explicable, c’est l’être dans les termes des sciences physiques et de la théorie néo-darwinienne.

La conception matérialiste de la nature est ainsi le présupposé de l’explication scientifique aujourd’hui ; dans les sciences physiques, la biologie, les neurosciences, les sciences cognitives, cela va presque de soi pour la plupart, mais aussi dans les sciences humaines et sociales, voire en esthétique, dans la critique d’art ou dans la théorie de la littérature. L’homme ne devrait pas ainsi être considéré comme une exception dans la nature. Sa vie intellectuelle et culturelle devrait elle-même être expliquée sur des bases épistémologiques matérialistes. Pourtant, dit T. Nagel, « la conception matérialiste néo-darwinienne de la nature est très probablement fausse » (c’est même le sous-titre du livre).

Il eût alors été surprenant qu’une telle affirmation ne provoquât pas quelques levées de boucliers. Cela n’a pas manqué.

Voir l'analyse de Roger Pouivet, professeur de philosophie à l’Université de Lorraine et appartient aux Archives Poincaré - Philosophie et Recherches sur les Sciences et les Technologies