dialogue Je sais, il y a un long temps que je n'ai écrit d'édito. Aussi vous dois-je d'en écrire un nouveau. Et c'est cette réalité sociale qui m'y incite, à savoir la manifestation des policiers.

Car au travers de leur mécontentement, nous, le peuple, venons de nous apercevoir que, derrière l'uniforme représentant l'ordre établi, il y un être humain, un être humain abandonné par son employeur, c'est-à-dire l'Etat-nation.

Ce temps que les policiers ont investi dans cette épreuve, à la fois courageuse mais aussi désespérée, eh bien, ce temps n'est-il pas aussi celui de la rencontre, comme pour alerter sur notre cécité sur les signes constitutifs de leur vie, leur réalité permanente ?

Oui, cette désespérance doit se traduire par une rencontre, une rencontre avec ce qui forme le vivant, les femmes, les hommes, l'environnement. Cette rencontre pour moi, doit aussi intégrer le sacré, car la vie est du domaine du sacré. Bien sûr, dans nos sociétés dites laïques, parler de sacré est paradoxal. Et pourtant, ce dernier est bien omniprésent car de nature anthropologique. D'ailleurs, je rappellerai ici ce qu'en disait Emile Durkheim : « ...la religion est avant tout un système de notions au moyen desquelles les individus se représentent la société dont ils sont membres, et les rapports obscurs, mais intimes qu'ils soutiennent avec elle [...] car il est vrai d'une vérité éternelle qu'il existe en dehors de nous quelque chose de plus grand que nous, et avec quoi nous communiquons […]. Par cela seul qu'elles ont pour fonction apparente de resserrer les liens qui attachent le fidèle à don dieu, [les pratiques du culte] du même coup resserrent réellement les liens qui unissent l'individu à la société dont il est membre, puisque le dieu n'est que l'expression figurée de la société ».

Pourquoi ai-je convoqué Durkheim pour illustrer la colère policière ? Tout simplement parce que ce que dit la religion vaut aussi pour le sacré, que l'on peut définir de manière anthropologique comme ce qui fonde symboliquement le pacte social et ne doit sous aucun prétexte être transgressé, faute de quoi une effervescence sociale, telle celle que nous vivons actuellement, se produit. Et c'est le début (ou bien la continuité) de la déliquescence de notre société.

La colère policière démontre aussi l'instabilité de notre système social, je veux signaler ici la disparition du débat démocratique, c'est-à-dire que l'absence de reconnaissance des individus est arrivée à son apogée. La déconstruction rationnelle de notre société engendre un malaise si profond qu'il nous faudra beaucoup de temps et d'épreuves pour réparer les dégâts de ce traumatisme. Il ne sera pas aisé de sortir de cette situation. Nous vivons une régression. Alors qu'il nous faudrait revenir au sacré, tel que l'entendaient les sociétés dites elles aussi, primitives. A la différence de ces dernières, nos sociétés occidentales n'ont sacralisé que l'argent, le pouvoir vertical et aboli toutes les autres formes d'émancipation où le sacré aurait pu avoir sa place.

Car du sacré seront issues de nouvelles fécondations entre démocratie et spiritualité. Et c'est dans cette perspective qu'il nous envisager la restauration d'une société plus humaine, pour réparer des individus « en friches » de se reconstituer une identité et, enfin, de rétablir de véritables relations de coopération entre ses membres.