durkheimDans le dernier numéro de l’excellent magazine Alternatives économiques, Cyril Lemieux nous donne une approche sociologique intéressante sur la « normalité du crime ». En raison de sa sauvagerie et de son apparente gratuité, le double meurtre commis par une quinzaine de jeunes il y a quelques semaines dans la banlieue de Grenoble a soulevé une forte émotion, légitime et considérable. Peut-on entendre, dans ce contexte, les discours sociologiques selon lesquels le crime constitue un phénomène normal ?

La fonction normative. Emile Durkheim a été le premier à soutenir ce genre de thèse, dont il n’ignorait pas le caractère moralement révoltant. Elle se justifiait à ses yeux si on entend par « normal » ce qui est universellement observable. « Le crime est normal, écrit-il ainsi, parce qu’une société qui en serait exempte est tout à fait impossible ». Nul groupe humain ne peut en effet se dispenser de normes. Nul ne peut donc écarter l’éventualité que certains de ses membres enfreignent de telles normes. Durkheim nous invite ici à cesser de voir dans le crime une pathologie du corps social et dans la peine qui frappe le criminel, un remède. En réalité, ce n’est pas une fonction thérapeutique que remplit la punition du crime mais une fonction normative : sanctionner un criminel est le moyen pour une société de réaffirmer l’attachement qu’elle porte à certaines normes. Selon cette approche, ce qui permet de qualifier un acte de crime est donc à chercher d’abord dans la sanction qu’il provoque. Leçon majeure que le sociologue américain Howard Becker fera sienne lorsque, dans les années 1950, il définira la déviance non pas comme une qualité intrinsèque de certains actes, mais comme une conséquence des réactions des autres face à ces actes.

Compétition sociale. A la même époque, un autre grand sociologue américain, Robert Merton, s’inspirera lui aussi de l’approche de Durkheim pour repenser la question de la déviance. Une situation de forte intégration sociale, dira-t-il, est celle dans laquelle un individu atteint les buts les plus légitimes au sein de la société (les objectifs culturels partagés) en recourant aux moyens les plus légitimes prévus à cet effet (les normes autorisées). Or, les chances de vivre ce type de situation sont très inégales au sein d’une société. Les membres des groupes sociaux les plus défavorisés sont placés dans la situation contradictoire de poursuivre les mêmes buts que les autres membres de la société (les mêmes objectifs culturels), alors que les moyens légitimes pour les atteindre (les normes) ne leur sont pas disponibles. Par exemple, ils veulent aussi disposer de biens de consommation, de reconnaissance sociale et d’estime de soi, alors qu’ils ne disposent pas des moyens légitimes pour y parvenir ; dès lors, ils peuvent être amenés à recourir à des moyens illégaux, détournés ou violents. Pour Merton, l’exposition à ce type de contradiction tend, pour certaines fractions de la population, à être permanente et particulièrement aiguë : lorsque rien n’est fait pour l’atténuer, elle peut conduire les individus concernés à entretenir une distance toujours plus grande vis-à-vis de la société globale et à développer, entre eux, une « sous-culture » de groupe.

Le double meurtre d’Echirolles est de ceux qui révèlent brutalement l’existence de cette distance et de cette « sous-culture ». Une existence qui ne devrait pas nous étonner, dans la mesure où, si l’on suit Merton, la structure inégalitaire de nos sociétés la rend parfaitement prévisible. Mais une existence qu’il serait aussi possible de limiter, pour peu que l’on s’efforce d’organiser, plus équitablement, l’accès de chacun aux moyens légitimes de se réaliser socialement.

Pour en savoir plus :

Les règles de la méthode sociologique, par Emile Durkheim, PUF, 1987 (1895)

Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, par Howard Becker, Métaillé, 1985 (1959)

Eléments de théorie et de méthode sociologique, par Robert Merton, Plon, 1965 (1963)